Evette & Schaeffer, 1897 : un vieux saxophone, un vieux bonhomme, et quelques surprises
Ou comment un instrument de 129 ans m'a remis à la musique.
Il y a des achats raisonnables. Des achats réfléchis, mûrement pesés, comparés, négociés.
Et puis il y a les autres.
Un jour, je tombe sur un vieux saxophone ténor Evette & Schaeffer. Paris, fin du XIXe siècle. Un instrument qui a manifestement vécu, qui n'a pas vu un réparateur depuis un bon moment et dont l'état général ne laisse guère espérer une remise en route immédiate.
Mais il est complet. Avec son bec, les ligatures et le couvre bec.
Bref, exactement le genre de chose qui m'intéresse 😁 Une excellente idée, évidemment 🙄
Quelques euros plus tard, me voilà propriétaire d'un saxophone ancien. Jamais vernis, que du laiton brut. Et ancien.
Sur le pavillon, une belle gravure, à la main :
Evette & Schaeffer,
Anciennement maison Buffet - Crampon et Cie
Breveté SGDG
18 & 20 Passage du Grand Cerf, Paris.
Et un numéro de série : 12051.

Bon, ok... eh bien cela le date de 1897, tout de même... quasi 130 ans, quoi. Buffet Crampon confirme.
Alors, pour situer un peu les choses, nous sommes en 1897 : la reine Victoria règne toujours sur le Royaume-Uni, les frères Lumière viennent à peine de lancer le cinéma, l'aviation motorisée n'existe pas encore et l'automobile demeure une curiosité mécanique réservée à quelques audacieux.
À Paris, la tour Eiffel n'a que huit ans, les rues résonnent encore du bruit des sabots des chevaux et les premières automobiles commencent timidement à côtoyer les fiacres. Le métro parisien n'existe pas encore, le téléphone reste un luxe et l'électricité commence seulement à conquérir les foyers.
La Belle Époque bat son plein, les sciences et les techniques progressent à une vitesse vertigineuse, et l'Exposition universelle de 1900 se prépare déjà. Le monde change, et personne n'imagine encore les bouleversements qui l'attendent au siècle suivant.

Paris, Exposition universelle de 1900. Vue de la tour Eiffel et des pavillons de l'exposition.
Photographie originale sur plaque de verre, collection personnelle.
Et quelques guerres sont déjà passées par là...
C'est dans ce Paris-là, quelque part au passage du Grand-Cerf, qu'un certain saxophone Evette & Schaeffer voit le jour.
Voilà un petit apercu du Paris de l'époque...
Paris, à la Belle Époque |
Le passage du Grand-Cerf, ou il a été acheté en 1897... |
Adolphe Sax, lui, est mort depuis trois ans seulement.
Et quelque part dans Paris, des ouvriers fabriquent ce saxophone, ajustent ses cheminées, ses axes, ses ressorts, ses plateaux. À la main, avec des outils qui me seraient probablement assez familiers.
Cent vingt-neuf ans plus tard, le voilà sur mon établi.
Je trouve cela assez vertigineux.
L'instrument est complet, ou presque, mais les années ont fait leur œuvre.

Des tampons fatigués, secs, quelques ressorts cassés, absents, des jeux mécaniques, des lièges à reprendre, des réglages défaits...

Rien de particulièrement surprenant sur un instrument de cet âge. Mais il est très sain, sans aucun gros choc ni manque 👍

En revanche, une bonne nouvelle : la mécanique est remarquablement bien conçue.
On est loin du saxophone primitif, rustique et maladroit que l'on pourrait imaginer. Les doigtés sont déjà très proches de ceux d'un instrument moderne. Quelques particularités, certes, notamment ce sol dièse à boule, mais rien de franchement déroutant. Et une clef d'octave double.
Et puis il y a cette qualité de fabrication, cette impression que chaque pièce a été pensée pour durer. Et elles ont duré 😊
Manifestement, les gens qui ont construit cet instrument connaissaient leur métier.
Alors, au travail.
Première étape : tout démonter.
Clétage, axes, ressorts, plateaux... L'instrument se retrouve progressivement en pièces détachées. Car il me faut accéder au dessous des clefs...

... pour nettoyer, et ôter tout ce vieux miror tout sec...

Oula, il y du monde, là dedans... combien de décennies à accumuler la poussière, peut être accroché à un mur ?
Allez, hop! nettoyage au savon noir, rinçage soigneux, séchage, inspection.
Je ne cherche pas à lui donner l'apparence d'un saxophone neuf. Ce serait même, à mon sens, une erreur.
Sa patine, ses petites marques, les traces laissées par les générations précédentes font partie de son histoire.

Notons au passage la perce droite, et les magnifiques cheminées soudées, et non roulées comme aujourd'hui.
Restaurer n'est pas effacer.
Trois ressorts remplacés et deux axes chemisés pour supprimer les jeux excessifs.

aux ressorts, à présent !

mise à longueur

mise en forme

mise en place !

Ca va, c'est fonctionnel, et le résultat se laisse voir ! Passons donc à la suite...
Les tampons encore utilisables restent en place. Certains, voire même tous, sont probablement très anciens, voire d'origine.

Certains sont à changer, car soit fendus, secs voire même absents. Les autres se contenteront d'un bon nettoyage, et d'un tout petit peu d'huile.
Pour les autres, ma gomme-laque reprend du service.

D'abord enlever les anciens tampons morts, tout en vérifant que les neufs sont au bon diamètre

Puis chauffer la traditionnelle gomme laque pour les remettre en place, bien assis comme il se doit

Voilà, c'est parfait ! Plus qu'à tout remonter...
Il est à nouveau parfaitement étanche... enfin presque !
Ensuite, les lièges sont ajustés, les mécanismes retrouvent progressivement leur précision.
Et puis vient le moment que j'aime particulièrement : les réglages.
Une lampe dans le corps de l'instrument, les plateaux fermés, et l'on observe les éventuelles fuites. car il faut ajuster précisément les coupelles/tampons sur les cheminées...

Un dixième de millimètre ici, un liège un peu trop épais là, une coupelle qui porte légèrement de travers...
C'est un travail de patience, d'observation, de toucher.
J'adore ça.

Une fois le saxophone remonté et réglé, arrive une question assez fondamentale :
Est-ce qu'il joue ?
Car enfin, une belle mécanique, c'est bien joli, mais un saxophone est avant tout destiné à produire de la musique.
Je monte son vieux bec d'origine, un "A. Lelandais" n° 9, lui trouve une anche convenable, et tente les premières notes.

Et là...
Il parle.
Pas timidement. Pas avec cette voix étriquée que j'aurais pu craindre d'un instrument aussi ancien.
Non.
Un son rond, boisé, chaud, presque ambré.
Les graves descendent, les aigus répondent, les notes s'enchaînent.
Et surtout, il possède une personnalité sonore bien à lui.
Il joue au diapason moderne, autour de 440 Hz. Une excellente chose, car certains instruments anciens sont accordés sensiblement plus haut.
Autrement dit, je peux jouer avec les enregistrements actuels sans devoir transposer mentalement tout le répertoire.
Pratique. Et moi, je découvre que pour un peu, ne me manquerait qu'une redingote...

Parce qu'il y a un petit détail que j'avais presque oublié.
Cela faisait un bon moment que je n'avais pas sérieusement joué.
Les doigts se souviennent, certes. Mais l'embouchure, le souffle, la souplesse, la précision... tout cela demande un peu d'entretien.
Et un saxophone ténor de 1897 n'est pas exactement l'instrument le plus complaisant pour reprendre.
Qu'importe.
Je recommence à travailler.
Les gammes, les graves, les attaques, le legato, les nuances.
Je cherche à retrouver mes sensations, puis, assez rapidement, à aller au-delà.
Car quelque chose d'inattendu se produit.
Je ne retrouve pas simplement ma manière de jouer d'autrefois.
J'en découvre une autre.
Progressivement, je m'intéresse davantage aux nuances qu'à la puissance.
Aux attaques douces, aux notes qui naissent presque sans bruit, aux graves soufflés, au subtone, au vibrato discret.
Je travaille le legato, les longues phrases, les variations de souffle.
Et surtout, je prends de plus en plus de liberté avec le temps.
Le rubato devient naturel. Une note peut durer un peu plus longtemps, une phrase peut respirer, le silence peut prendre sa place.
Je ne cherche plus tellement à jouer vite, fort ou à démontrer quoi que ce soit.
Je cherche une couleur.
Une intention.
Une façon de raconter quelque chose avec quelques notes.
Le répertoire évolue lui aussi.
Jardin d'Hiver, Manhã de Carnaval, Sunflower, Bus Stop, Tennessee Waltz, Petite Fleur...
Des mélodies que je prends plaisir à explorer, à ralentir parfois, à laisser vivre.
Et ce vieil Evette semble particulièrement à l'aise dans cet univers.
Ses graves sont magnifiques. Son timbre possède une douceur que j'apprécie énormément. Il peut murmurer, chanter, parfois gronder légèrement.
Il ne cherche pas à impressionner.
Moi non plus, d'ailleurs.
Ce qui m'amuse, avec le recul, c'est que j'avais acheté cet instrument avant tout pour le restaurer.
Une belle mécanique ancienne, un objet historique, un petit défi technique.
Et voilà qu'il m'a ramené à la musique.
Pas exactement celle que je pratiquais auparavant, mais une musique plus personnelle, plus intime, peut-être plus libre.
L'instrument a retrouvé sa voix.
Et moi, j'en ai découvert une nouvelle.
Pas mal, non ?
Aujourd'hui, cet Evette & Schaeffer n° 12051 joue tous les jours. En 2026, 2027 bientôt.
Je continue à affiner les réglages, à travailler les nuances, à explorer ses possibilités.
J'ai même retrouvé la trace d'un autre ténor Evette & Schaeffer, le numéro 12089, conservé au National Music Museum, dans le Dakota du Sud.
Trente-huit numéros d'écart.
Il est donc tout à fait possible que ces deux instruments soient passés dans les mêmes ateliers parisiens à très peu de temps d'intervalle.
L'un a fini dans un musée américain.
L'autre, dans ma maison bretonne, où il joue Jardin d'Hiver.
Je trouve cette idée assez réjouissante.
Et je me demande parfois ce que penseraient les ouvriers qui l'ont fabriqué, s'ils pouvaient l'entendre aujourd'hui.
Probablement qu'ils vérifieraient d'abord mes réglages.
Les professionnels sont ainsi faits.
Je ne sais pas combien de musiciens ont joué de cet instrument avant moi, ni quelles mélodies il a interprétées au fil de ses 129 années.
Je ne connais pas leurs noms, leurs histoires, leurs joies ou leurs peines.
Mais je sais une chose.
Ce saxophone a encore beaucoup à raconter.
Et, ma foi, je compte bien lui laisser la parole 😊
Voici sa voix, 129 ans plus tard...
Impromptu
Evette & Schaeffer, Paris, 1897
Enregistrement personnel, 2026
Jardin d'Hiver
Evette & Schaeffer, Paris, 1897
Enregistrement personnel, 2026
Lilian J.
🎷